13 mars 2019

Velázquez #1, le tableau en question

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13 mars 2019

Objet singulier s’il en est, le tableau contient en lui-même son étrangeté. Allégorie, représentation, perception, réalité, l’ontologie du tableau se situe au cœur de l’histoire de l’art. La question du projet de la peinture, et par là-même de l’art en général, se concentre sur cette surface qui fait image. Velázquez est l’un des premiers à escompter le regardeur en l’intégrant dans son projet pictural.

Le tableau, entre allégorie et présence réelle

La question du tableau, de son objet – c’est-à-dire de sa matérialité, sa présence et son projet – et de son sujet – c’est-à-dire du sens que l’on peut en extraire en le regardant –, cette dialectique se situe au cœur de l’analyse picturale, dans la mesure où cet objet singulier contient en lui-même son étrangeté, celle d’être un déplacement et d’être en déplacement, de s’extraire du contexte par réitération décalée, d’être un trompe-l’œil-et-l’esprit.

Diego Velázquez, La Reddition de Breda (détail) – Musée du Prado (1634-1635)

La question de son statut, et à travers lui la question de la réalité de l’art, la peinture la transporte avec elle de manière symptomatique et emblématique tout au long de son cheminement, à travers sa/ses trajectoire(s) inscrite(s) au cœur de l’histoire de l’art. Cette position en suspension, en suspens – dans la mesure où le tableau lui-même est suspendu, en équilibre dans un espace-temps, accroché et ex-posé dans l’attente d’un advenir – cette posture incertaine voire périlleuse, cette situation en porte-à-faux entre allégorie et présence réelle, tout ce questionnement interne et intérieur dont le caractère réflexif est intrinsèquement lié à son essence même, constitue l’axe primordial sur lequel repose et s’agrège une grande partie des recherches dont l’objet consiste à appréhender la fonction – si l’en est – de la peinture, et plus précisément la question de son projet, et par là-même de celui de l’art en général. Je m’inscris ainsi dans les pas de Hans Belting quand il énonce, à propos du tableau de Courbet L’atelier du peintre : Allégorie réelle (1855), que « l’art porte en lui une contradiction inhérente : il est allégorie par nature, même lorsqu’il prend la société pour sujet. En d’autres mots, [que] la réalité de l’art est d’être une allégorie[1] »

Enfin, la question de l’apparition du tableau, de sa pertinente persistance – au sens de persistance rétinienne induisant et déployant sa puissance révélatrice – autrement dit de son « instauration » – selon les termes de Victor Stoichita – s’inscrit dans l’analyse phénoménologique de la combinaison mise en œuvre dans l’aller-retour sans cesse renouvelé entre la chose représentée et l‘objet perçu, c’est-à-dire ce va-et-vient incessant qui se joue au cœur de cet objet en tant qu’il fait l’objet d’une représentation et qu’il est l’objet d’une perception.

Diego Velázquez, Les Ménines (détail) – Musée du Prado (1656)

Velázquez, le regardeur escompté

Diego Velázquez, Christ dans la maison de Marthe et Marie – National Gallery (1618)

Velázquez est l’un des premiers à mettre le tableau en question, à penser la question de la représentation/perception à travers l’acte/objet pictural centré sur le tableau. Comme le montre Victor Stoichita à propos du Christ dans la maison de Marthe et Marie (1618), « le travail du spectateur [est] escompté. C’est lui qui doit opérer le jeu combinatoire – jeu fait de similitude et de différences. (…) Cette combinatoire vise ouvertement – pour la première fois peut-être dans l’histoire de l’art – non pas seulement le sens moral de la représentation, mais aussi le problème de la représentation en soi[2] ».

En posant son empreinte sur la toile, Velázquez questionne, au sein de cet espace contraint que constitue cette fenêtre/écran, le pari qui réside dans le fait de re-présenter, au moyen de la peinture – à la fois matière et technique – une part de réalité. Son projet pictural porte sur le dispositif de représentation induit par l’acte de peindre, en convoquant et provoquant le regard du spectateur – allant le chercher en l’anticipant – afin de permettre à l’œil de celui-ci « d’opérer le jeu combinatoire » de la perception, pour accéder à une réalité qui diffère. Ce faisant, son projet consiste à faire converger deux expériences, a priori aussi éloignées soient-elles l’une de l’autre, deux logiques, deux approches, deux points de vue, deux visions, deux espace-temps, celui du peintre et celui du regardeur, bien avant Marcel Duchamp.

Faire de la peinture un pari, provoquer le regard en instaurant une image différante – au sens de Derrida – du théâtre de la vie, voilà ce qui se joue dans un tableau de Velázquez.


Notes :

[1] Hans Belting, Le chef-d’œuvre invisible, Editions Jacqueline Chambon, Coll. Rayon Art, Nîmes, 2003, p. 212. Cette thèse selon laquelle l’art porte en lui cette contradiction inhérente entre allégorie et présence réelle pourrait prendre appui sur cet autre tableau de Courbet qu’est L’Origine du monde (1866).

[2] Victor I. Stoichita, L’Instauration du tableau, Droz, Genève, 1999, p. 34 (je souligne).


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