5 mars 2019

L’image, poussière de temps

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5 mars 2019

Précipité de temps, l’image joue avec le présent se joue du passé et jouit avec le futur. Quand la photo s’en mêle, elle condense cette matière de temps, elle la compacte et la contient en son sein, la retient entre cadre et cadrage. Amalgame de poussière de temps, elle en devient un artefact.

Avoir le temps

« Toute photo, tandis qu’on la prend, est un aparté de temps [1] » nous dit Denis Roche. Comme si elle procédait du désir inassouvi d’arrêter le temps, de le capter, de l’extraire et de s’en extraire, de s’en saisir à bras le corps, de s’en emparer, de l’accaparer. Et d’ajouter : « C’était une urgence sous-jacente à l’art tout entier dans son concept le plus religieux, (…) de pouvoir arrêter le temps. On ne peut pas arrêter une fois définitivement, mais on peut s’amuser – parce que c’est très ludique aussi – on peut s’amuser à l’arrêter de temps en temps et l’appareil photographique, l’instantané, joue ce rôle-là. On l’arrête tout le temps, on peut l’arrêter à n’importe quel moment tout le temps, en répétant cet arrêt et en le mettant dans sa poche [2]».

Tuer le temps

Prendre une photo, faire une image équivaudrait à tuer le temps… si le temps le permettait ; et ainsi disloquer la continuité entre passé présent et futur, pour réunir, de manière fragmentée, l’autrefois le maintenant et l’a(d)venir dans l’unicité d’une présence, dans une seule et même réalité ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. Et ceci dans la perspective de pouvoir re-garder cet instant capturé.

Regarder une image photographique c’est (se) retrouver (devant) cette présence de l’autrefois et du maintenant reliés, assemblés, superposés, visibles en même temps.

« Une image, nous dit Walter Benjamin, (…) est ce en quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation. En d’autres termes, l’image est la dialectique à l’arrêt. Car, tandis que la relation du présent avec le passé est purement temporelle, continue, la relation de l’Autrefois avec le Maintenant présent est dialectique : ce n’est pas quelque chose qui se déroule, mais une image saccadée [3] ».

Le temps de l’instant

Si l’autrefois et le maintenant sont présents dans la dialectique de l’image quand on la regarde, quand on y fait face, c’est qu’on est confronté à un hors-temps, un contre-temps, un temps autrement. Cet autre temps, relié par la mémoire à ce qui a eu lieu et à l’instant présent par le dévoilement, l’apparition, la découverte, la révélation, le surgissement, est une sorte de réitération de l’instant arrêté, une répétition du temps suspendu, du temps accaparé, du temps mis entre parenthèses, de l’instant mis en attente, en exergue. C’est un temps décalé qui s’inscrit et se surajoute au temps qui passe.

Cette tentative d’arrêter le temps tout en désirant s’en emparer est vouée à l’échec. On le sait. Et l’image est le fruit de cette quête impossible : de cette impossibilité nait le désir de reproduire l’expérience. Face à cette impasse, notre seule échappatoire n’est-elle pas la réitération, dans un « éclair » de lumière, de l’émerveillement de l’instant, la sur-exposition fragmentée du temps en le re(-)présentant de manière à le rendre présent à nouveau sous « forme d’une constellation » ? L’image n’est-elle pas l’expression de notre désenchantement, ou de notre désir d’un hypothétique ré-enchantement, face à la disparition ?


Notes :

[1]Denis Roche, La disparition des lucioles (réflexions sur l’acte photographique), Editions de l’Etoile, coll. Ecrit sur l’image, Paris, 1982, p. 138.

[2]Denis Roche, op. cit., p. 115.

[3]Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXsiècle. Le livre des passages(1927 – 1940), Editions R. Tiedemann, trad. J. Lacoste, Paris, Le Cerf, 1989, p. 478-479.


Crédits photos : ©weden

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