25 août 2020

Entrer en résonance, un mode de relation dans le monde d’après

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25 août 2020

Attention, bienveillance, soin, entraide, échange, écoute, temps long, vision à long terme, préservation des biens communs, prise de conscience des limites… Un ensemble de modes d’existence reliés au mode de relation à l’autre émerge dans le contexte de notre modernité tardive, et fait sens dans la perspective de réinventer un monde dont il devient indispensable de prendre soin, qu’il devient nécessaire de panser et de préserver.

« « La résonance est une manière non agressive d’être au monde : quelque chose sort du monde, vient vers moi, me touche et me transforme. C’est un mode d’appropriation existentielle du monde, alors que dans l’accélération nous sommes dans un rapport instrumental au monde. (…) La résonance implique un élément d’indisponibilité fondamentale. » – Hartmut Rosa

Penser l’autre, panser le monde

En se détachant de tout système de valeurs fondé sur la morale, tout en gardant ses distances avec toute démarche visant à promouvoir le renouvellement d’un système politique, un ensemble de modes d’existence[1] susceptibles d’être partagés par les êtres humains peuplant notre Terre – Gaïa – semble émerger dans le contexte de l’après crise sanitaire[2] engendrée par la Covid-19. Ce socle commun de modes d’existence qui nous permettrait « d’habiter autrement cette Terre » comme le dit Bruno Latour, déjà en gestation depuis l’émergence d’une conscience des risques écologiques et technologiques au niveau planétaire, apparaît désormais comme incontournable face aux enjeux de notre modernité tardive[3]. Cet ensemble de modes d’existence centrés sur notre mode humain « d’être-au-monde dans sa forme vivante[4] » associé à notre mode d’être en relation avec l’(les) autre(s), prend appui sur une éthique de la responsabilité. A la différence d’une éthique du réel fondée sur un « réalisme pragmatique » imposant, à travers un « rapport instrumental au monde[5] », le principe de réalité comme la condition principale d’un mode d’existence et de relation libérant l’individu de tout déterminisme notamment « idéologique » – l’objectivation du monde visant l’émancipation de tous à travers l’individuation réciproque du je[6] dans le rapport à l’autre –, une éthique prônant le principe de l’action responsable prendrait en charge de panser le monde à travers un penser l’autre centré sur l’interrelation dont chacun fait l’expérience, mettant à l’épreuve des sens la réelle présence de l’autre au travers de moi – et vice versa – réunis en tant qu’êtres vivant, pensant et agissant.

Post #blackouttuesday le 2 juin 2020, invitant à un écran noir sur les réseaux sociaux, en solidarité avec le mouvement de protestation contre le racisme et les violences policières suite à la mort de George Floyd
©weden

L’entrée en résonance envisagée comme mode de relation intégrant l’indisponibilité du monde selon Hartmut Rosa participe de cette éthique de la responsabilité, et apparaît comme un moyen pour renouer avec le fil d’un temps retrouvé[7]. Ce mode de relation fondé sur l’entrée en résonance permettrait de penser et panser le monde d’après, en instaurant la question du sens – c’est-à-dire une approche sensorielle de la cognition – comme condition nécessaire d’une relation au monde intégrant, non pas sa disponibilité permanente et illimitée, mais la possibilité de son indisponibilité, et ce faisant en mettant le/les sens – signification, direction et sensation – au centre de nos modes d’existence et de relation au monde.

8 minutes 46 secondes
©Amnesty.org / YouTube

Je suis I can’t breathe !

Le mouvement de manifestations déclenché par la mort de George Floyd, asphyxié pendant son interpellation à Minneapolis le 25 mai 2020, et les réactions en chaîne qui ont essaimé à travers le monde réclamant justice et dénonçant le racisme et les violences policières, peuvent être mesurées à l’aune de cette forme d’entrer en résonance, en s’inscrivant paradoxalement à la fois dans ce hors-temps partagé à distance et la sortie de ce temps hors normes.

« I can’t breathe » – « je ne peux pas respirer » – sont les derniers mots prononcés par George Floyd avant sa mort filmée en direct et diffusée sur les réseaux sociaux. Ils résonnent comme un écho à ces mêmes paroles prononcées dans le passé par d’autres êtres humains dans les mêmes circonstances[8]. Ils entrent en résonance avec les images des manifestations réunissant des femmes et des hommes de tout âge, toute origine et couleur de peau, qui, en portant un masque de protection contre le Coronavirus (SARS-CoV-2), détournent, par le signe et le sens, l’emblème des « gestes barrières » imposés par les autorités, à la fois en un bâillon empêchant de parler voire de respirer, et un dispositif de protection contre les gaz lacrymogènes utilisés par la police. Des mots qui entrent en résonance avec ces images vibrantes d’hommes et de femmes rassemblé·es dans l’espace public reconquis sans crier gare, bravant dans la rue interdictions et mesures de prévention à l’heure de la distanciation sociale en plein confinement, revendiquant, bouche muselée, le droit de respirer et clamant, en silence, haut et fort que « toutes les vies comptent » #blacklivesmatter. En résonance avec le sentiment d’une même appartenance exprimé à travers les innombrables initiatives partagées sur les réseaux sociaux sous le signe étendard #icantbreathe ou #blakouttuesday[9].

Tout le paradoxe de la période complexe et inédite que nous traversons tient dans ce I Can’t Breathe, expression métonymique d’une empathie partagée à l’échelle de la planète par une communauté de vie et de destin, répétée à l’infini sur tous les modes, oxymore traduisant à la fois l’expression d’un bâillonnement et le dernier souffle d’un homme agonisant par asphyxie lors de son arrestation, dont le cri étouffé – pendant 8 minutes et 46 secondes – est devenu le symbole planétaire d’un mouvement en faveur du droit de vivre et respirer, autrement dit du respect de toutes les vies humaines, voire de toute vie sur Terre.

Manifestant à Minneapolis, le 28 mai 2020
©L’Obs

Panser le monde d’après

Inscrit dans la temporalité de la crise sanitaire causée par cette pandémie mondiale, ce « fait-divers » local est devenu un fait social total, se propageant à travers l’espace médiatique à la vitesse de la lumière de l’ère numérique, à l’heure d’une communication planétaire s’appuyant sur des réseaux sociaux où circule en continu une information partagée à travers le monde par des femmes et des hommes qui se reconnaissent sans se connaître, ressentent et pensent ensemble, en même temps, dans le même sens, avec comme objectif commun de panser le monde.

Fait social global à l’échelle de la planète, il s’inscrit aussi dans le temps du monde d’après, dans la mesure où les slogans associés au mouvement afro-américain des droits civiques aux Etats-Unis et partagés à l’échelle mondiale, « Black Lives Matter »« I Can’t Breathe »« No Justice No Peace », revendiquent de panser le monde à travers l’acte de penser l’autre dans ce qui me relie à lui, et non pas dans ce qui fait sa différence.

Déjà à l’œuvre avant la crise sanitaire due à la Covid-19, les multiples mouvements prônant un mode de l’être-au-monde comme mode d’être en relation avec l’autre autrement – égalité des droits homme-femme, reconnaissance des droits du vivant, préservation des biens communs, protection de l’environnement, préservation de la biodiversité et sauvegarde de la planète, lutte contre le réchauffement climatique… – participent de ce même élan, de cette entrée en résonance avec le monde en expérimentant un mode de relation avec l’autre « où il ne s’agit plus, avant tout, de disposer d’autrui, mais de l’entendre et de lui répondre[10] » – autrui étant entendu à la fois comme l’autre et le monde.

C’est dans cette perspective qu’une communication réinventée pourrait voir le jour, basée sur un mode de mise en relation où le sens donné à l’information serait le moteur d’une communication qui adopterait le dessein de panser le monde, loin de toute morale, de visée exclusivement économique ou de fins politiques.


Notes :


[1] En référence à Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence : Une anthropologie des Modernes, Éditions La Découverte, Paris, 2012.

[2] La crise d’origine sanitaire, déclenchée par la découverte d’un nouveau coronavirus (SARS-CoV-2) en janvier 2020 et la pandémie de Covid-19 qui se propagea à l’échelle mondiale, a des incidences économiques, sociales et politiques dont nous ne mesurons pas encore tous les effets.

[3] Hartmut Rosa, cf. l’article précédent de cette série : Le monde indisponible, le temps retrouvé.

[4] Hartmut Rosa, idem.

[5] Hartmut Rosa, cf. exergue.

[6] En référence à Bernard Stiegler.

[7] Cf. l’article précédent de cette série : Le monde indisponible, le temps retrouvé.

[8] La mort de George Floyd par asphyxie lors de son interpellation par la police de Minneapolis (Minnesota) n’est pas une première aux Etats-Unis. Il entre également en résonance notamment avec la mort d’Adama Traoré suite à son arrestation à Beaumont-sur-Oise (France) en 2016.

[9] Blackout Tuesday est un mouvement collectif lancé par l’industrie musicale et relayé sur les réseaux sociaux le mardi 2 juin 2020 pour protester contre le racisme et les violences policières en hommage à George Floyd.

[10] Hartmut Rosa, Résonance, Une sociologie de la relation au monde, Éditions La Découverte, 2018, p. 526


Crédits photos :
  • ©weden
  • ©Amnesty.org / Viacom International Media Network
  • ©L’Obs (Instagram)

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