22 juillet 2020

Le monde indisponible, le temps retrouvé

Posté dans : Le monde d'après

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22 juillet 2020

La crise sanitaire causée par la Covid-19 est globale, sans précédent à l’échelle mondiale. Elle nous a plongés, individuellement et collectivement, dans un hors-temps dont nous ne mesurons encore ni l’impact ni les prolongements. Soustraits au monde sensible, forcés de prendre nos distances les uns avec les autres, nos modes d’existence au monde se sont troublés. Nous avons dû mettre notre présence aux êtres et aux choses en quarantaine, nos modes de relation à l’autre entre parenthèses. Pris dans une tempête brouillant pistes et repères, de l’altération de nos sens s’ensuivit le sentiment d’une perte de sens. Sensations contenues, significations brouillées, directions incertaines, la question du sens – à tous les sens du terme – est devenue essentielle, et sa quête, une des conditions pour repenser le monde d’après.

« Il n’est pas trop tard pour commencer aujourd’hui à œuvrer à la qualité de notre relation au monde – à la fois individuellement et ensemble, politiquement. Un monde meilleur est possible, un monde où il ne s’agit plus, avant tout, de disposer d’autrui, mais de l’entendre et de lui répondre. » – Hartmut Rosa

Un temps vidé de son sens

Pendant le hors-temps de cette parenthèse contrainte appelée confinement, due à la découverte d’un nouveau coronavirus (SARS-CoV-2) en janvier 2020, le temps s’est figé dans le monde entier, mis en suspens. Plus précisément, il semblait ne plus s’écouler, il s’étirait. Un temps latent, faisant remonter le temps passé à la surface et recouvrant le temps qui passe, le temps perdu s’imposant sur le temps retrouvé. Nous avons fouillé dans nos albums de famille pour remplir le vide du temps présent. Nous avons nourri notre quotidien sur les réseaux sociaux, ces modes d’existence numérique emblématiques de notre « modernité tardive[1] », de nos photos souvenirs, images aux couleurs passées sur papier jauni, pour combler ce temps vacant, ce temps vidé de sa substance pour cause d’inoccupation, ce temps où le futur n’a plus de prise, n’est plus en point de mire.

Quid de l’avenir et du temps des projets ? Qu’en est-il du temps qui reste ? Que faire de ce temps devenu subitement « libre », que la Covid-19 aurait rendu indéfiniment disponible et dont on ne saurait plus comment disposer ? Du temps, mais pour quoi faire ? Le temps qui autrefois manquait, derrière lequel l’on courait sans cesse – toujours en retard comme le lapin d’Alice – s’est mis à ne plus manquer… malheureusement ! Que faire de ce temps immobile comme le fleuve qui coule tout en restant identique à lui-même[2], de ce temps qui court sans avancer comme un jogger fait du surplace sur un tapis de course ? Ne reste que le temps de l’instant présent, un temps flottant auquel s’agripper pour ne pas couler, ultime radeau sur lequel se tenir à l’étiage de ce hors-temps pour ne pas sombrer, balloté au beau milieu de ce temps si mauvais.
Le temps ne va plus de soi en devenant omniprésent. Il se dérobe, et avec lui, alors que les choses et les êtres sont tenus à distance, l’expérience existentielle de la présence de l’autre nous échappe. En faisant l’expérience d’un temps concentré sur le présent où le monde soudain s’est rendu indisponible, où les êtres et les choses ne sont plus à disposition en permanence, où les lieux se sont figés dans un vide immobile, nous nous sommes sentis désœuvrés, perdus dans un monde vidé de lui même et de son sens, en état de sidération.

Paris, le temps du confinement imposé par la Covid-19 – avril 2020
©Jonathan SARAGO / MEAE

Le temps du monde indisponible

Et si cette mise à distance, cette indisponibilité du monde nous forçant au repli sur soi nous permettait de nous sentir plus libre ? Et si cette interruption brutale du cours des choses, cette mise entre parenthèses était l’occasion de se relier à l’essentiel en se lovant dans les plis d’une autre présence au monde possible, d’une relation au monde à réinventer ?

Si l’on suit la thèse du philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa, penser le monde en tant qu’il est indisponible et non pas l’appréhender dans sa possibilité d’être disponible de manière permanente et illimitée, et ce faisant, tenter d’entrer en « résonance » avec lui, autrement dit se tenir prêt à écouter les vibrations du monde afin d’établir un dialogue avec lui, serait le mode par lequel nous pourrions parvenir à réinventer une relation au monde telle qu’elle puisse se manifester au plus près de l’expérience d’une vivante et réelle présence[3] au/du monde. Dans Rendre le monde indisponible, le penseur d’une théorie critique de la modernité tardive résume ainsi sa thèse sur la « résonance » : « ce n’est pas le fait de disposer des choses, mais l’entrée en résonance avec elles, le fait d’être en mesure de susciter leur réponse – l’efficacité personnelle – et de s’engager ensuite à son tour dans cette réponse, qui constitue le mode fondamental pour l’humain de l’être-au-monde dans sa forme vivante. (…) Ma thèse est que la résonance n’est pas seulement une métaphore désignant une expérience déterminée et qu’elle ne renvoie pas non plus à un état émotionnel du sujet, mais qu’elle décrit un mode de relation[4]. »

Hommage au personnel soignant et aux professionnels mobilisés – avril 2020
©Judith LITVINE/ MEA

Le temps retrouvé, le temps de la relation

La « distanciation sociale » imposée par la Covid-19 a fait émerger des expérimentations favorisant la prise de distance face au monde tout en maintenant un lien sans présence physique. Télétravail, exode urbaine connectée, aspirations à un temps de connexion privilégiée – parfois même de déconnexion temporaire –, retour sur soi et « do it yourself », solidarités de proximité, expériences de communication partagées sous forme virtuelle réunissant, dans un même temps, des personnes géographiquement séparés, phénomènes de relocalisation et territorialisation, redécouverte des circuits courts… Une multitude d’initiatives, parfois insolites souvent inattendues, ont vu le jour, apparaissant à la fois comme des tentatives de réponse à la crise sanitaire, et, dans la perspective du monde d’après, comme des solutions alternatives aux effets dévastateurs du « toujours plus » de notre modernité tardive. Plus largement, certaines tendances de fond qui pointaient déjà avant cette crise apparaissent aujourd’hui comme les prémices, les « fonts baptismaux » d’un monde autrement, d’un monde en train de se réinventer. L’appel d’un temps de l’après apparaît en point de mire. Un temps qui diffère, un autre temps, le temps d’un nouveau possible, à défaut de retrouver le temps des Jours heureux[5], « un temps qui ne se rattrape guère » comme dirait Barbara.

Et si cette crise débouchait sur un paradoxe ? La mise à distance du monde, la mise en évidence de son indisponibilité auraient comme conséquence de faire émerger la possibilité de réinventer une relation au monde dont la quête de sens (signification et direction) et le désir de donner du sens aux actions humaines seraient la condition permettant d’entrer en résonance avec les choses et les êtres qui composent ce monde, ouvrant la voie vers un projet « d’autodétermination éthique » visant un objectif d’émancipation partagé, pour reprendre les termes d’Hartmut Rosa, autrement dit un projet où la recherche et le désir de sens de chacun serait porteur d’une promesse d’autonomie à la fois individuelle et collective.


Notes :


[1]J’emprunte ce terme à Hartmut Rosa, philosophe et sociologue allemand penseur d’une nouvelle théorie critique s’inscrivant dans la lignée de l’Ecole de Francfort. C’est ainsi qu’il nomme l’époque contemporaine en la distinguant de la modernité classique.

[2]En référence à Héraclite, penseur de l’impermanence pour qui l’on ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve, le paradoxe de ce hors-temps réside dans la sensation que le temps s’écoule en faisant du surplace.

[3] En référence à George Steiner, qui convoque la question du sens à travers une correspondance à redécouvrir entre le mot et le monde, dans Réelles présences, Les arts du sens – NRF Essais, Gallimard, Paris, 1991. Son approche fait écho au concept de résonance développé par Hartmut Rosa.

[4]Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible – Éditions La Découverte, Paris, 2020, p.42.

[5]« Les jours heureux », nom donné au programme du Conseil National de la Résistance (CNR) adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944, est un texte de référence dans le débat public français lorsque l’on tente d’esquisser les contours d’un monde à reconstruire. Il resurgit dans le contexte de la crise sanitaire due au nouveau Coronavirus (SARS-CoV-2). Pour Monique Chemillier-Gendreau, professeur émérite de droit public et de sciences politiques, le séisme induit par la Covid-19 est l’occasion de se réinventer et de rompre avec la destruction amorcée d’un monde au capitalisme financiarisé, mondialisé et militarisé. Dans son dernier livre, Pour un Conseil mondial de la Résistance, publié en juin 2020 aux Éditions Textuel, la juriste internationale pose les fondements d’une société mondiale radicalement différente, plus juste, solidaire et viable.


Crédits photos :
  • ©Jonathan SARAGO / MEAE
  • ©Judith LITVINE/ MEAE

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